Vitrail Hôtel Particulier Lorthiois-Motte

Vitrail Vantillard Lorthiois-Motte, Tourcoing
  • 43 rue de Lille, Tourcoing. 
  • Quartier Centre Ville. 

Il existe un imposant (4x2 mètres) et magnifique vitrail fin 19è siècle dans la montée de l'escalier de l'ancien Hôtel particulier Lorthiois-Motte, signé du maître-verrier parisien Charles Joseph Vantillard.
Observons-le en détail.


La base Mérimée du Patrimoine architectural français a répertorié l'Hôtel Lorthiois de Tourcoing, et sait qu'il y existe un vitrail mais sans que celui-ci soit lui-même répertorié en tant que tel. Cet article est donc destiné à réparer cette lacune pour que les amateurs de Vantillard puissent trouver cette oeuvre sur le Web (et venir la visiter sur Tourcoing), et pour que les tourquennois sachent que des trésors cachés vivent parfois dans des petits coins cachés de leur commune.

Pour mieux apprécier l'ambiance et les décors de l'hôtel, et mieux lire le vitrail, il faut se replonger dans le Tourcoing de 1890, date très probable de l'édification de cette demeure et de la composition du vitrail, époque où Mr Lorthiois comptait parmi les plus grands patrons du textile.

Description rapide : 4 mètres de haut, 1,90 de large ; peint en grisaille, émaux et jaune d'argent ; décor : rinceaux, fleurs, angelots, chapiteau, coquille Saint Jacques, fontaine, Diane Artémis, satyres et silènes, nids de colombes, tortue, cygnes et tête de lion.

Notre petit article proposera quelques interprétations de ce vitrail sans prétention aucune à quelque vérité historique que ce soit, mais par simple divertissement, par jeu. Pour le plaisir.




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L'escalier et le vitrail

Nous nous trouvons ici à l'intérieur de l'hôtel particulier Lorthiois.
Rez-de-chaussée, face à l'escalier tournant à retour et à sa tête de départ en bois sculpté : on découvre le vitrail donnant sur le jardin de la demeure, donc invisible depuis la rue de Lille :

Hôtel Lorthiois, Tourcoing - Escalier


Depuis le palier du premier étage :

Hôtel particulier Lorthiois, Tourcoing 2020 - 1er étage


Dans la cage d'escalier :

Hôtel Particulier Lorthiois-Motte, Tourcoing, Vitrail Vantillard



Les détails du vitrail

Diane Artémis Chasseresse

Le personnage central de cette composition est une femme gracieuse, sur un piedestal, tenant une lance, et un chien en laisse. Elle porte aussi un carquois plein de flèches en bandoulière. Il s'agit de la figure mythologique romaine Diane la Chasseresse, assimilée à la plus ancienne Artémis grecque. Originellement, Diane incarne le pouvoir de procéation et préside à la naissance des enfants. Mais elle devient vite, au cours de l'évolution de la mythologie romaine, la déesse de la Chasse :

Vitrail Vantillard - Diane Chasseresse, 1890

Petite remarque francophile : Diane Chasseresse, le plus souvent, est représentée avec un arc et non une lance. Toutefois, quelques artistes peintres la montrent avec une lance, comme Giovanni Odazzi, mais en vêtements bleus et blancs, tandis qu'ici, elle porte le Bleu, le Blanc et le Rouge.

Autant en parler tout de suite : cette Diane nous semble bien représenter la Dame des lieux, Mme Lorthiois-Motte en l'occurrence. En prenant un peu de recul, on constate bien qu'elle se trouve sur un piedestal sous lequel se trouvent deux personnages inquiétants : deux satyres barbus et cornus à pattes de chèvre, en dessous desquels se trouvent deux dauphins ?... non il s'agit de deux Silènes. Sous le piedestal coule une source d'eau qu'une tête de lion crache dans un bassin en forme de coquille Saint Jacques flanqué de deux sirènes, bassin soutenu par une tortue :

Vitrail Vantillard 1890 - Diane et Satyres



Les satyres

Les autres personnages remarquables de ce vitrail sont les satyres, dont l'origine est grecque : ils sont deux, sous Diane, et la regardent avec insistance. Il y en a un troisième, tout en haut du vitrail, sur lequel nous reviendrons plus tard. 

Satyres vitrail Vantillard, Tourcoing 2020

De même que Diane nous semble représenter Mme Lorthiois-Motte, ces satyres nous paraissent représenter son époux.

La symbolique du satyre est ambivalente : il exprime deux grandes tendances qu'on peut juger opposées : 1° l'animalité sauvage et 2° la protection.
1°) la brutalité du désir et sa licence sensuelle, le penchant vers la boisson et la fête, bref, la vie  débridée et dispendieuse ou, au niveau plus profondément instinctuel (sinon ontologique), la volonté de puissance et la domination bestiale (ce n'est pas pour rien qu'ils sont mi-bêtes mi-hommes) ; 
2°) mais aussi la puissance protectrice par l'effroi qu'ils inspirent, comme au niveau d'un groupe animal, la lutte entre les prétendants (à la reproduction) aboutit à l'élection d'un mâle dominant qui exerce alors la maîtrise sur le groupe et assure par là un équilibre social, jusqu'à ce qu'un nouveau prétendant le détrône (les lions, les singes, etc. et les hommes, dont les les hommes d'affaire de l'Industrie textile par exemple).
Au niveau purement animal, disons zoologique, ces deux opposés sont tolérés et acceptés comme complémentaires. Mais au niveau humain et moral, tout change, en ce que la Culture nous pousse à dépasser la Nature.

En appuyant sur cette dimension protectrice, l'évolution des représentations mythologiques conduit alors du Satyre grec vers le Sylvain romain qui protège les troupeaux, les champs cultivés, les jardins, les paysans : les chasseurs se mettent alors à l'invoquer et à le remercier. Tiens... on retrouve ici l'occurrence de la chasse, des chasseurs, dont la déesse est, rappelons-le, Diane. Il est remercié et invité aux fêtes des moissons. Plus tard encore, il devient protecteur des Maisons et se mue peu à peu dans cette entité protectrice que le romains appelaient les Lares, décidément protecteurs des Habitations et des Familles. Les romains placent alors des statues ou visages de Lares au seuil de leurs maisons, pour obtenir protection contre les divers malheurs possibles. 


C'est pourquoi on retrouve par exemple ce Satyre / Lare dans l'entrée de l'Hôtel Lorthiois-Motte (le même que le satyre du haut du vitrail et qu'on abordera plus loin) : bon, il est vrai que cette figure effayera sans doute toute entité voulant visiter la Maison :




Les silènes

En haut du vitrail se trouve le céleste, en bas, l'aquatique. Sous les satyres accroupis se trouvent alors deux silènes, êtres mythiques de la Grèce antique associés précisément aux satyres dont ils sont parfois les représentations devenus vieux. Au VIè siècle avant Jésus-Christ, les Silènes, avant de se transformer en poisson, sont même parfois figurés avec des sabots, et le corps recouvert de poils. Bref, la proximité sur le vitrail de ces deux figures, à savoir les satyres et les silènes, est pleinement cohérente.

Qui plus est, Silène est aussi un dieu à part entière : le dieu des sources, des puits, de l'eau, de l'humidité fécondante (et de l'eau, il en faut pour faire fonctionner une usine textile) : or, il se trouve donc sur notre vitrail au niveau de la source du bas. Il est encore un dieu guerrier : partenaire de Dionysos dans ses combats contre les Géants, il a la réputation d'avoir mis les Titans en fuite : ce qui nous fait penser aux combats entre les Géants de l'Industriels textile... Peut-être est-ce là une sur-interprétation ?... mais qui peut cependant venir à l'esprit...




Les sirènes et la tortue

Les sirènes sont représentées mi-femmes, mi-poissons, mais sans ailes : ce qui oriente vers la sirène de la mythologie scandinave cette fois, et non pas grecque puisque celle-ci possède des ailes. Cependant, ces deux types de sirènes ont en commun de charmer, d'attirer, les marins. 

La tortue symbolise le fondement, la source d'Énergie vitale et la Mère Éternelle. Elle représente aussi la planète Terre, voire le Monde en tant que Cosmos global, dont les chinois disent qu'elle détient les secrets. En Inde, elle est semblable à l'Atlas grec qui supporte l'Univers sur son dos. Enfin au Japon, elle est symbole de chance et de longévité, censée apportée 10 000 ans de bonheur : 10 000 ans de bonheur dans l'Hôtel donc ? :




Le lion cracheur et la coquille Saint Jacques

Un jet d'eau s'écoule de la gueule d'une tête de lion pour remplir un bassin en forme de coquille Saint Jacques, laquelle, associée à Vénus, représente l'Amour et la Beauté. Précisions que la forme de la coquille Saint Jacques exprime une onde de croissance naturelle respectant les proportions du Nombre d'Or dont l'intérêt artistique et systémique resurgit après le milieu du XIXè siècle, époque précisément de la réalisation de ce vitrail. Ce coquillage servait anciennement de Protection et d'objet purifiant. On observe que l'artiste Vantillard a insisté sur l'expression de ce Nombre d'Or en exacerbant les spirales de la charnière au premier plan du coquillage. Bien entendu, le jet d'eau figure très probablement la Source de Vie emplissant donc un bassin de Protection, symbolique qui s'inscrit bien dans le cadre d'un habitat familial... :




Les visages d'enfant et les nids

... habitat familial clairement exprimé par les visages de deux enfants sous lesquels se trouve un nid occupé par un couple d'oiseaux, des colombes symbolisant l'Amour, la Fidélité, la Pureté (la colombe est en outre l'oiseau favori d'Aphrodite). Difficile de ne pas imaginer que le couple d'oiseaux figure les parents qui, butinant dans le nid, sont à l'origine de l'enfant représenté au-dessus d'eux puisqu'on constate que les colombes se tiennent par le bec : attitude qu'elles adoptent peu avant l'accouplement :



Revenons sur Diane, personnage central, la Maîtresse de la maison sans doute, entourée donc de deux enfants. Ajoutons à ce tableau de famille le visage présent par trois fois de ce satyre qui pourrait fort bien représenter le Père, donc Mr Lorthiois-Motte en personne :





La moitié supérieure du vitrail


Nous en avons terminé avec les deux quarts inférieurs du vitrail. Intéressons-nous maintenant aux deux quarts supérieurs de cette oeuvre monumentale qui couvre, rappelons-le, une superficie de 4 x 1,9m, soit 7,6 mètres carrés !

On a la sensation d'y voir une structure architecturale organisée ou un mécanisme d'horlogerie fine. S'il devait s'agir d'une structure architecturale, on en observerait le chambranle rectangulaire d'une baie surmontée d'une agrafe circulaire (le dôme jaune), au-dessus de laquelle on retrouve la présence d'un satyre barbu et cornu encadré de deux cygnes. Au centre de l'embrasure de cette baie se trouve comme un mécanisme à mouvement circulaire. La présence du chapiteau rouge en bas renforce cette impression de mécanisme rotatif : il est surmonté d'un axe porté par une pièce décorée d'un soleil entouré d'un cercle bleu divisé en quatre parties égales :




Le soleil et le chapiteau

Le soleil entouré de son cercle bleu : bleu comme le ciel ; ciel divisé en quatre parties égales évoquant donc la succession des 4 saisons. Nous sommes bien en présence d'un mouvement circulaire périodique. Rappelons que le commerce du textile nécessite la maîtrise agricole et d'élevage (on a besoin de coton, une plante, et de laine que fournit le mouton qui doit d'abord brouter - Mr Lorthiois exploitait en effet le coton, puis la laine surtout - cet hôtel particulier présente d'ailleurs deux têtes de moutons sur sa façade) : le commerce textile nécessite donc une organisation saisonnière maîtrisée. La Nature produit le végétal, qui produit l'animal, qui permettent le textile et le commerce qu'en fait Mr Lorthiois-Motte, avec tant de réussite. On a donc la sensation que le vitrail rend ici hommage aux Cycles d'une Nature qui aura été si généreuse avec le Maître des lieux... :




Le satyre supérieur

... le Maître des lieux que l'on retrouve, toujours en satyre, tout en haut du vitrail, donc en position supervisante, dominatrice, organisatrice, structurante : le maître des lieux est en effet le Chef de Famille et le Patron de son Industrie : 




Les cygnes

Deux signes encadrent le satyre supérieur (nous les avons fusionnés ci-dessous pour mieux les voir d'un seul regard) :


Dans la mythologie grecque, le maître des Dieux, Zeus, se changea en cygne pour obtenir les faveurs de Némésis qui se refusait à lui tel qu'il était. Par ailleurs, le cygne porte la symbolique de la lumière (de la lumière solaire, associée à la fertilité masculine). Le chamanisme l'associe à l'amour, à l'inspiration, à l'intuition. L'ornithologue nous dira que le cygne est monogame et fidèle : souvent, un couple dure une vie (même si ce n'est pas systématique...). Rappelons aussi que le cygne est censé mourir en chantant : le fameux chant du cygne...
Si donc, comme nous l'interprétons, le satyre supérieur représente Mr Lorthiois-Motte, le fait qu'il s'entoure ainsi de cygnes devient parlant et touchant.


🦢 DEUX cygnes... 🦢

On ne peut pas ne pas discuter de la présence de DEUX cygnes : soit il s'agira d'une simple volonté de symétrie esthétique de la part de l'artiste... soit cela dit davantage. En effet, on dit que chez les celtes, lorsque les Êtres de l'autre monde veulent revenir parmi nous, ils revêtent la forme du cygne et, surtout, voyagent en général par DEUX !... On dit encore qu'en Irlande, le cygne est considéré comme l'Oiseau de l'Autre Monde. Messieurs Vantillard et Lorthiois auront-t-ils partagé ces références culturelles lors du projet de composition de ce vitrail ? Si oui, Mr Lorthiois aura-t-il donc voulu être présent sous cette forme dans cette oeuvre pour signifier qu'ainsi, il désirera s'en revenir visiter sa Famille, dans son Hôtel particulier ?... pour signifier qu'il restera à jamais attaché à ce lieu sien, et à ses occupants... par-travers le miroir ?





Signature Vantillard

Les supports sur lesquels se tiennent les deux satyres du bas du vitrail présentent la mention "J. Vantillard" et "4 rue Daubigny, Paris" ; malheureusement, on n'y trouve aucune date :

Vitrail signé Charles Joseph Vantillard, Tourcoing

Charles Joseph Vantillard était un maître-verrier vitrailliste français, ayant son atelier à Paris : d'abord rue Tlemcen (de 1874 à 1889, puis  rue Daubigny (de 1889 à 1903) et enfin Place Stanislas (de 1903 jusqu'à sa mort en 1909). Puisque donc la mention de la rue Daubigny existe sur notre vitrail, on sait qu'il a été composé entre 1889 et 1903.